Décret Paysage : 15 000 étudiant·es exclu·es des études ?

   

Alors que la rentrée académique 2025 bat son plein, des milliers d’étudiant·es la vivent dans l’angoisse. La réforme du décret Paysage, qui entre pleinement en application cette année, fait planer une épée de Damoclès sur leurs parcours universitaires. Derrière des règles de finançabilité de ce décret se cache une réforme profondément inégalitaire, qui risque d’exclure massivement les étudiants les plus vulnérables de l’enseignement supérieur.

La réforme impose désormais des critères draconiens : valider 60 crédits en deux ans maximum pour la première année de bachelier, et terminer son bachelier en cinq ans au total. Si ces conditions ne sont pas remplies, l’étudiant devient « non finançable » et son établissement peut refuser son inscription. Une mesure profondément discriminatoire, surtout envers les classes les moins privilégiées.

Car qui sont les étudiants les plus susceptibles de ne pas respecter ces délais serrés ? Ceux qui doivent jongler entre études et jobs étudiants pour survivre financièrement. Ceux qui viennent de milieux moins favorisés et n’ont pas eu accès aux mêmes codes culturels et au même soutien familial. Ceux qui ont grandi dans des environnements où l’université était un monde étranger, et qui ont besoin de plus de temps pour s’adapter aux exigences académiques.

Une réforme qui pénalise la précarité étudiante :

Enola, 20 ans, étudiante en droit à l’UMons, confie :

« Je suis stressée par ce décret paysage. J’arrive à un point où je ne dors pas, je ne mange pas, je ne sais rien faire la veille d’un examen.« 

Elle explique que sa mère « sacrifie déjà beaucoup de choses » pour financer ses études, et qu’elle sait qu’elle ne pourra pas continuer si elle perd sa finançabilité.

« Parfois en fin d’examen moi je vois des étudiants en pleurs ou les larmes aux yeux parce qu’ils ne sont plus finançables. À quel point c’est vraiment très très stressant et très angoissant. » Mathis, étudiant à Solvay.

Ces témoignages illustrent comment la réforme transforme l’université en lieu d’angoisse plutôt qu’en espace d’épanouissement intellectuel. Mais aussi comment elle renforce les logiques d’exclusion des classes plus pauvres et précaires de l’enseignement supérieur. La peur de l’exclusion monopolise maintenant l’attention des étudiant·es au détriment de leurs objectifs d’apprentissage.

Cette réalité touche particulièrement les étudiant·s issu·es de milieux populaires et/ ou de l’immigration, qui cumulent souvent plusieurs facteurs de vulnérabilité : difficultés économiques, barrières linguistiques parfois, manque de capital culturel familial et social pour naviguer dans le système universitaire dès leur entrée. Pour elles et eux, avoir besoin d’une année supplémentaire n’est pas un manque de rigueur, mais souvent une nécessité liée à leurs conditions matérielles.

De même, les étudiants en situation de handicap, même avec des aménagements, peuvent légitimement avoir besoin de davantage de temps pour valider leurs crédits. La réforme du décret Paysage ne fait aucune distinction et applique ses critères de manière aveugle, perpétuant ainsi des inégalités structurelles.

Un système à plusieurs vitesses

Adam Assaoui, président de la Fédération des étudiants francophones (FEF), le souligne clairement : « Le nombre d’étudiants qui jobent a doublé, le prix des kots a augmenté. Il y a toute une série de choses qui étaient possibles avant et qui aujourd’hui sont beaucoup plus compliquées. » Quand un étudiant issu d’une famille aisée peut se concentrer uniquement sur ses études, un autre doit travailler 15 à 20 heures par semaine pour payer son kot et sa nourriture. Cette réforme institue de fait un système à deux vitesses : d’un côté, ceux et celles qui ont les moyens financiers et le soutien familial pour réussir dans les temps impartis ; de l’autre, celles et ceux que leurs conditions socio-économiques handicapent dès le départ.

En prétendant lutter contre les « étudiant·es qui glandent« , elle frappe en réalité les plus précaires.

Cette réforme transforme l’enseignement supérieur en bien de consommation réservé à ceux et celles qui ont les moyens de « performer » dans les délais impartis. Alors que l’enseignement supérieur est déjà traversé par des logiques d’exclusions des personnes précaires. Elle rompt avec le principe fondamental d’égalité d’accès à l’éducation et contribue à la reproduction des inégalités sociales.

Face à cette situation, la mobilisation s’organise. La Fédération des étudiants francophones (FEF) appelle à un rassemblement le 17 septembre à Bruxelles pour dénoncer les conséquences catastrophiques de cette réforme. L’objectif est de faire pression sur la ministre-présidente Elisabeth Degryse pour qu’elle prenne des mesures d’urgence. Selon les estimations de la FEF, ce sont potentiellement 15 000 étudiants qui pourraient se retrouver exclus du système, même si les chiffres officiels ne seront connus qu’en octobre. Un « raz-de-marée » que redoute l’organisation étudiante.

Sources :

FEF ,Publication de la FEF sur Instagram, https://www.instagram.com/reel/DOgzZ04jVVr/

RTBF « La réforme du décret Paysage entraîne un vent de panique chez les étudiants à quelques jours de la rentrée dans le supérieur » https://www.rtbf.be/article/vent-de-panique-chez-les-etudiants-a-quelques-jours-de-la-rentree-dans-le-superieur-beaucoup-redoutent-une-exclusion-11598555

RTL « Je ne dors pas, je ne mange pas » : l’angoisse d’Enola qui risque de perdre le financement de ses études https://www.rtl.be/actu/belgique/societe/je-ne-dors-pas-je-ne-mange-pas-langoisse-denola-qui-risque-de-perdre-le/2025-09-09/article/762797

RTL « Les étudiants « trop stressés » par le décret paysage : « Je vis dans la peur » de devoir réussir la 1e année en 2 ans maximum » https://www.rtl.be/actu/belgique/societe/les-etudiants-trop-stresses-par-le-decret-paysage-je-vis-dans-la-peur-de-devoir/2025-09-09/article/762806