Centre fermé de Merksplas : un siècle d’enfermement des juif·ves d’hier aux sans-papiers d’aujourd’hui

   

Avant d’enfermer des sans-papiers, le centre fermé de Merksplas a détenu des juif.ves qui fuyaient le nazisme. Ce n’est pas une coïncidence : derrière les murs de ce centre, c’est une même logique d’exclusion qui perdure depuis les années 30.

Dans le courant des années 30, alors que l’Europe basculait vers le fascisme et que le génocide de 6 millions de juif·ves allait commencer, la Belgique entreprit des politiques ouvertement antisémites de non-accueil et d’incarcération des réfugié·es juif·ves qui fuyaient le nazisme. À l’époque, ces politiques se matérialisaient par un contrôle strict des personnes juives et par la création de centres fermés. Ces centres fermés occupèrent un rôle majeur dans la volonté de contrôler et de déporter les juif·ves présents en Belgique.

Ouvert à l’automne 1938, le centre fermé de Merksplas (encore en activité aujourd’hui) est devenu l’un des symboles de l’incarcération des juif·ves avant la guerre, à une époque où l’antisémitisme gagnait toute l’Europe. Ce centre fermé a ouvert ses portes dans un contexte où les politiques réactionnaires belges de l’époque craignaient un afflux massif de réfugiés juif·ves.

Ce centre fermé, qui auparavant était un établissement pénitentiaire datant de 1878, est situé dans la province d’Anvers et continue d’incarcérer des personnes jugées comme illégales aux yeux de l’État. Si c’étaient les populations juives qui étaient concernées à l’époque, aujourd’hui ce sont les personnes sans papiers qui y sont détenues dans des conditions inhumaines.

En Belgique, le centre fermé de Merksplas n’était pas le seul centre fermé à incarcérer des personnes juives avant la Seconde Guerre mondiale : il faisait partie d’un réseau comprenant également les centres fermés de Marneffe, Marchin, Marquain, Wortel, Eksaarde et Sint-Andries-Brugge.

Le centre fermé de Merksplas, comme l’ensemble des autres centres fermés qui incarcéraient des juif·ves à l’époque, était présenté par les autorités belges comme une prétendue solution pour « protéger les réfugiés juif·ves contre les violences qu’ils pourraient subir » ou encore pour leur éviter le refoulement immédiat vers les camps de concentration. En réalité, la fonction première de ces centres fermés était profondément antisémite et ne se rapprochait en aucun cas de quelconque forme de protection. Il s’agissait avant tout pour l’État belge de contrôler les populations juives, tout en les éloignant des centres urbains dans l’optique de s’assurer qu’elles ne puissent pas s’insérer durablement dans la population.

Il y avait à l’époque des discours qui présentaient ces lieux d’incarcération comme de « bonnes » alternatives à la déportation vers l’Allemagne nazie. Ces discours étaient en réalité chargés d’antisémitisme à une époque où des millions de juif·ves fuyaient leur extermination.

En présentant ces centres comme un moindre mal, l’État belge niait sciemment le fait que ces centres incarnaient la privation de liberté totale dans des espaces inhumains et que les familles juives qui y étaient incarcérées avaient déjà dû fuir leur pays d’origine, laissant tout ce qu’elles avaient derrière elles. C’était donc une double peine pour ces réfugié·es qui se retrouvaient incarcéré·es dans un pays qui aurait dû leur garantir l’accueil.

De plus, l’incarcération dans ces centres fermés devait être économiquement prise en charge par les associations juives elles-mêmes et non par l’Etat. Parmi ces associations juives, il y avait le CAAVAA (Comité d’assistance aux victimes de l’antisémitisme en Allemagne).

En incarcérant des personnes juives de la sorte, l’État belge les percevait comme une problématique de sécurité intérieure et non comme une situation d’ordre humanitaire. C’est précisément en cela que l’État belge a reproduit l’antisémitisme allemand au lieu de le rejeter catégoriquement.

Ainsi, le choix d’interner plutôt que d’accueillir n’était pas le résultat d’une improvisation face à un afflux soudain, mais bien la mise en œuvre d’une stratégie préexistante, élaborée au moins depuis 1933. Ce discours évitait d’avoir à reconnaître que ces réfugiés, personnes juives, souvent en famille, étaient avant tout des victimes du fascisme.

La mise en place de centres fermés comme celui de Merksplas a eu lieu dans un contexte où la Belgique était traversée par un antisémitisme qui touchait l’ensemble de l’échiquier politique de l’époque. En effet, il n’était pas seulement le fait de certains partis de droite et d’extrême droite, mais touchait tout autant la gauche institutionnelle que certains syndicats.

De plus, cet antisémitisme était couplé à la mémoire de la défaite allemande datant de la Première Guerre mondiale. Il était alors question, dès l’arrivée de Hitler au pouvoir en 1933, de considérer les juif·ves qui fuyaient l’Allemagne nazie comme des ennemis parce qu’ils étaient allemands, et non comme des populations à qui il faudrait venir en aide.

Ainsi, dès le 17 juin 1933, soit quelques mois après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, le Conseil des ministres belge fixait une ligne politique claire :
« Il y a lieu de ne pas se montrer trop accueillant pour les juif·ves allemands. »
Cette directive inscrivait déjà dans la durée une logique de rejet et d’exclusion des populations juives.

Les années qui suivirent cette déclaration virent cette orientation politique se renforcer, notamment avec l’arrivée au ministère de la Justice de Joseph Pholien, personnalité du Parti catholique et futur Premier ministre. Ses propos publics révèlent la banalisation institutionnelle de l’antisémitisme. Le 22 novembre 1938, il déclara dans un journal nationaliste que le « problème israélite » était aggravé par l’attitude de l’Allemagne, qui « fermait les yeux sur les émigrations juives », et qu’il fallait « se résoudre à les expulser petit à petit ».

Ces paroles de l’ancien Premier ministre d’extrême droite n’étaient pas isolées. Elles étaient accompagnées de rafles contre des personnes juives qui vivaient à Bruxelles et à Anvers. Ces rafles signifiaient le refoulement aux frontières avec l’Allemagne et donc une mise à mort certaine.

Dans cette même lignée, le 19 octobre 1938, Pholien était interrogé par Le Soir au sujet des conséquences mortelles de ces politiques et répondit : « Personne ne sait où vont les gens qui montent dans ces trains d’expulsés. Notre rôle n’est point de le savoir. »

L’ensemble des politiques antisémites citées ici montre un autre regard sur l’État belge, qui continue aujourd’hui à glorifier ses fiers résistants* plutôt que de revenir sur son passé antisémite et sur son ancienne complicité tacite avec le fascisme allemand.

Si ce centre fermé était à l’époque l’instrument de politiciens d’extrême droite, comme Joseph Pholien, il le reste aujourd’hui par le biais du gouvernement De Wever, qui mène une guerre aux personnes sans papiers.

Son histoire illustre comment un État comme la Belgique peut, au nom de la sécurité et de la gestion administrative, se donner le droit de mettre en place des dispositifs d’internement qui privent de liberté des personnes déjà persécutées, tout en prétendant agir pour leur bien.

Aujourd’hui, le centre fermé de Merksplas continue d’enfermer des populations criminalisées par l’État belge. Si le contexte est différent, les similitudes quant aux méthodes d’enfermement des corps marginalisés sont frappantes entre la période d’antisémitisme d’avant-guerre et l’actuelle traque que le gouvernement Arizona mène à l’égard des personnes sans papiers.

Cette histoire n’appartient pas uniquement au passé : elle éclaire directement les politiques actuelles à l’égard des personnes sans papiers. Hier comme aujourd’hui, l’État belge persiste à criminaliser celles et ceux qui fuient la guerre, la misère ou la persécution. Les centres fermés comme Merksplas continuent d’être les instruments d’une politique qui traite les exilé·es comme une menace plutôt que comme des personnes en quête de protection. La logique est la même : contrôler, trier, enfermer, expulser. Derrière les discours officiels sur la « gestion des flux migratoires » ou la « sécurité nationale », il s’agit encore et toujours de décider qui a le droit d’exister sur le territoire et qui doit en être exclu·e. Cette continuité historique rappelle que l’enfermement n’est pas une fatalité, mais bien un choix politique.

Ainsi, le fait que ce centre soit encore en encore activité témoigne d’une continuité structurelle. La logique de privation de liberté propre au centre fermé de Merksplas, la rhétorique de gestion des corps « indésirables » ainsi que la déportation massive ont certaines similarités entre la période d’avant Seconde Guerre mondiale et aujourd’hui. Chaque année, des personnes sans papiers perdent la vie au sein du centre fermé de Merksplas, et de nombreux observateurs pointent du doigt des conditions de détention inhumaines.

Enfermer et expulser systématiquement les populations marginalisées par nos frontières relève d’une décision politique, au même titre que la mise en œuvre de politiques qui pourraient favoriser l’accueil de personnes exilées.

Sources :

https://www.les-plats-pays.com/article/ys/

https://www.parismatch.be/actualites/societe/2019/05/07/quand-la-belgique-internait-des-juifs-victimes-du-nazisme-RMI62BUENBGLDFU7BVXEUTBLWM/

https://www.gettingthevoiceout.org/