Nouvel an, racisme et naufrage médiatique : La N-VA veut en profiter pour autoriser le Flash-Ball

   

Comme les années précédentes, la soirée du nouvel an 2024-2025 fut marquée par une série de tensions sociales dans toute la Belgique, caractérisée par des affrontements entre des jeunes, aidé·es de feux d’artifices, et les forces de l’ordre. De tels affrontements ont eu lieu à Bruxelles, à Anvers, mais aussi à Gand, Alost, Gembloux, ou encore à Tubize et probablement ailleurs. L’attention médiatique et politique s’est cependant majoritairement concentrée sur Bruxelles, épicentre des révoltes sociales, tant par leur nombre que par leur intensité le soir de la nouvelle année.

Au lendemain de la nouvelle année, Théo Francken ex-secrétaire d’Etat à la migration et membre de la N-VA martelait sur X que les forces de l’ordre devaient pouvoir utiliser le FN 303, une arme à feu semi-automatique tirant des balles en caoutchouc « à létalité réduite« .


1. Le FN 303 une arme de guerre & coloniale

FN303

Le FN 303 est une arme produite en Belgique. Fabriqué par la société d’armement wallonne, FN Herstal (propriété de la région wallonne), il est commercialisé à l’international, notamment vendu aux États-Unis. Les Etats-Unis ont utilisé cette arme en Irak et en Afghanistan dès 2003. Le FN 303 est une arme qualifiée de « projectile à impact cinétique ». Ce type d’arme est par exemple utilisé en Palestine par l’état colonial israélien.

FN Herstal.


Selon un rapport d’Amnesty (1) sur l’utilisation des armes à létalité réduite avec des projectiles en caoutchouc explique qu’en Palestine « 35 personnes palestiniennes ont été blessées par les projectiles à impact cinétique en mousse noire entre juillet 2014 et fin 2016. Seize d’entre elles étaient mineures et 28, dont 12 mineures, ont été touchées à la tête. Dix-sept ont perdu la vue à un œil ou aux deux yeux. Parmi les blessures subies par les autres, ont été répertoriées des mâchoires et des dents cassées, des fractures multiples des os du visage et du crâne, des hémorragies cérébrales et des lésions cérébrales irréversibles. […] Récemment, un enfant de 10 ans est mort après avoir reçu un projectile en mousse noire à la poitrine, le 19 juillet 2016.« 

Une arme qui peut tuer :

Munitions du FN303.


Le FN 303, est un arme dite à « létalité réduite » et pas « non létale » comme prétendent les politiques et les médias qui reprennent leurs propos.


En 2016, un enfant palestinien de 10 ans est tué par tir de flash-ball à a-Ram, au nord de Jerusalem lors d’un affrontement avec les forces armées coloniales israéliennes. En 2004, une étudiante américaine de 21 ans, décède suite à un tir de FN 303 à Boston après un match du championnat US de baseball. Au moins 2 autres personnes ont été blessées par le même type d’arme ce soir-là. S’il ne tue pas systématiquement, le FN 303 reste particulièrement dangereux car il provoque des blessures terribles : il éborgne, brise les os et mutile.

L’usage croissant du FN 303 en Belgique :


En Belgique, l’intégration du FN 303 au matériel des forces de l’ordre a commencé par les brigades de police dites « Anti-Banditisme » pour diminuer l’usage d’armes à feu traditionnelles. Progressivement, il s’est imposé au sein de toute la police belge et a quitté les « unités spéciales ». Dès 2018, il fait son apparition dans la gestion du maintien de l’ordre avec les gilets-jaunes. En Belgique, dans les faits, le FN 303 alimente une violence de classe et de race : c’est une arme qui touche en particulier certaines parties de la population : les plus pauvres et non-blanches. Son usage est plus important dans les quartiers où les habitant·es sont issu·es de l’immigration. Il est également fréquemment utilisé contre des personnes sans-papiers, lors d’expulsion de squat ou dans des centres fermés.

Par exemple, en 2017, la police de Namur tire à une dizaine de reprises au FN 303 sur un militant du collectif « Mendiant(e)s d’Humanité », Ludwig Simon, alors que lui et ses camarades tentaient d’ouvrir un bâtiment vide. La même année, la police d’Etterbeek a tiré au FN 303 sur des membres du collectif “la Voix des Sans-papiers” qui déménageaient pacifiquement vers une nouvelle occupation. L’un d’eux a été touché par un tir à bout-portant à l’entre-jambe.

Tir à bout portant d’un policier au FN303 lors des révoltes à la suite de la mort d’Ibrahima.

En 2021, lors des révoltes à la suite de la mort d’Ibrahima en cellule, la police a tiré avec des FN 303 contre des jeunes. En 2023, lors de la série d’occupation de demandeurs d’asile « Toc Toc Nicole », la police déploie une unité équipée de FN 303 lors de tensions le premier soir de l’occupation.

FN303 à l’occupation Toc Toc Nicole.

La même année, à la suite du meurtre de Nahel en France, la police belge utilise à nouveau le FN 303 à Bruxelles alors qu’elle tente d’étouffer les révoltes contre les violences policières dans la capitale.

FN303 lors des révoltes à la suite du meurtre de Nahel.


Lors d’intervention en prison, ou en hôpitaux psychiatriques, la police est également formée à l’usage de cette arme. Toujours en 2023, la police tue Michel à l’arme à feu, un homme noir de 49 ans, après lui avoir tiré un chargeur entier de FN 303 sur lui. En juillet de la même année, lors de révoltes au sein de la prison d’Haren, la police utilise le FN 303 tout en tabassant violemment des détenu·es.

Répression à Haren.

En 2024, à Saint-Gilles par exemple, dans le cadre « de la lutte contre la drogue » le FN 303 a été fréquemment utilisé par les brigades d’appui spéciales de la police locale, qui ne sortent quasi-jamais de leur 4X4 sans leur flash-ball.

Une arme postcoloniale :

Le FN 303 s’inscrit dans un arsenal et des dispositifs qui perpétuent des logiques post-coloniales dans le maintien de l’ordre en Belgique. Cette arme, utilisée dans des contextes militaires d’occupation ou de colonisation, comme en Irak, en Afghanistan, est aujourd’hui intégrée dans des pratiques policières qui ciblent de manière disproportionnée des populations non-blanches et marginalisées. Son déploiement en Belgique s’inscrit dans une continuité historique, où les outils et méthodes de contrôle employés dans des territoires colonisés ou en guerre sont rapatriés et utilisés dans des contextes locaux, en particulier pour gérer les populations marginalisées.

Le journalisme belge est un danger public

A la suite de ces premières déclarations qui appelaient à l’usage du FN303, Francken s’est réjoui sur le média néerlandophone HLN du climat les accueillant : « Les négociations gouvernementales sont pour moi un long orgasme intellectuel […] Si, il y a 10 ans, j’avais proposé de tirer sur des émeutiers avec des balles en caoutchouc, au Parlement on aurait dit que j’étais bon pour l’asile. Aujourd’hui, à la table, quelqu’un dit: « Oui, bonne idée! » […] La perception de la société est en train de changer. Et cela me donne des orgasmes intellectuels incroyables » Théo Francken, N-VA, extrême droite.

Si l’attention s’est concentrée sur Bruxelles au sujet du nouvel an, c’est aussi en particulier du à l’effort des politiques aux idéologies politiques racistes comme la N-VA, le Vlaams Belang et le MR, qui profitent de la diffusion d’images sur les réseaux-sociaux d’affrontements pour avancer leurs réthoriques et leurs mesures discriminantes. Ce sont les jeunes garçons noirs et arabes qui sont particulièrement ciblés quand Théo Francken déclare « qu’il faut montrer qui est le patron dans nos villes« .

En réalité, au-delà même de ses intentions racistes, tout son argumentaire est lunaire et faux. Francken présente les feux d’artifices comme des tirs de « mortiers« . Les « mortiers » sont des armes de guerre qui projetent des charges explosives qui produisent des explosions plus ou moins grandes, selon la munition utilisée. Un tir de mortier peut détruire un bâtiment, tué des personnes, détruire des chars et des fortifications, … Rien à voir avec les feux d’artifices, même illégaux qu’on peut retrouver le soir du nouvel an. Francken explique également que les mortiers sont des « armes lourdes« . Les « armes lourdes », sont des armes qui ne sont pas portatives, des mitrailleuses statiques, des canons installés sur des véhicules, … A nouveau, rien à voir avec des feux d’artifices tirés bras tendus.

Finalement Francken explique qu’« une contre-force armée crédible doit être déployée, sinon la situation ne fera qu’empirer. La rue et le domaine public appartiennent au gouvernement, pas à ces voyous. » Or, les policiers sont déjà beaucoup trop armés et disproportionnellement. La police utilise souvent des blindés, comme les autopompes et les véhicules anti-barricades, ce sont des véhicules qui résistent à peu près tout et dont les technologies et matériels sont issus des usages militaires. Les policiers sont protégés par d’important équipement (gilet par balle, cuirassé, casque, bouclier, …) les protégeant des impacts mais également grandement des brulures qui sont les plus grands risques lors de tirs de feux d’artifices. La police dispose également d’armes toutes utilisées dans le cadre de conflits armés : gaz lacrymogène, flash ball, …Sur une nuit décrite comme étant « chaotique », où si on croit les médias Bruxelles était au bord de l’insurrection, seulement 4 policiers ont été « légèrements blessés ».


En parrallèle, les blessures produites par l’usage des feux d’artifices et des gros pétards blessent principalement les personnes qui les utilisent. Comme toujours en Belgique : les journalistes et les médias ne font pas de travail, et se suffisent à relayer les bétises proférérées par un politicien d’extrême droite. Pire, ils participent en réalité directement à la justification de l’usage de ce genre d’arme en produisant un climat médiatique qui permet la stigmatisation des jeunes révoltés. En mettant toujours l’accent sur les violences, dans les choix des mots pour décrire les personnes qui se révoltent, dans le choix des sujets, la manière de les aborder et de les contextualiser.

En affirmant que « la rue et le domaine public appartiennent au gouvernement, pas à ces voyous« , Francken démontre sa conception excluante de l’espace public. Mais aussi comment son idéologie d’extrême droite envisage la fonction publique : qui ne sert pas à « représenter » la population mais à la diriger, l’organiser, et la contrôler.
Pourtant, l’espace public est le lieu de la politique. Où s’expriment les idées, les revendications et les débats au sein de la société, parfois la colère et le mécontentement.

Les jeunes des quartiers populaires, exclus du jeu politique, n’ont que la rue pour faire entendre leur mécontentement face à un système qui les abandonne, ensuite les discrimine, puis les surveille et finalement les réprime. Ce que Francken et ceux qui partagent son idéologie cherchent à criminaliser, ce n’est pas seulement l’usage des feux d’artifice ou les révoltes de nouvel an, mais l’idée même que ces jeunes puissent occuper et revendiquer l’espace public comme leur lieu légitime d’expression.

Par exemple, peu de journalistes réfléchissent sur pourquoi il y a t-il des révoltes lors de la nouvelle année ? Pourquoi ce sont en particuliers certains quartiers et certaines parties de la population qui se révoltent ? Pourquoi il y a t-il un couvre feu à Cureghem et pas dans les beaux quartiers à Uccle ? Où sont les zones où il y a des révoltes et où sont celles il y a le plus de violences policières ? de contrôles racistes au faciès et où les habitant.es sont les plus vulnérables aux violences des politiques et aux inégalités structurelles ?


Non, au lieu de ça, on nous propose un défilé des chiffres communiqués par la police et les commentaires d’acteurs politiques racistes sans aucun travail journalistique, pas même une remise en contexte.

Ce sont les médias qui participent à la banalisation de la violence, qui la fantasme et l’alimentent, tout en prétendant la dénoncer. Pourtant, il y a des tendances lourdes qui peuvent s’observer partout où il y a des révoltes : l’augmentation croissante des dispositifs de répression, l’intensification de leur violence et les politiques type « main de fer », n’étouffent pas les flammes, elles les justifient.

Sources :