
Ces dernières années, et particulièrement depuis le 7 octobre, les mouvements de soutien à la Palestine en Europe ont vu leur espace se réduire. Manifestations interdites, financements coupés, campagnes de diffamation, censure en ligne, etc., la répression s’est intensifiée contre ceux et celles qui expriment leur solidarité envers le peuple palestinien. En toile de fond de ces mesures se dessine une stratégie globale de délégitimation soutenue par des acteurs pro-israéliens et le gouvernement israélien lui-même. De Londres à Berlin, en passant par Paris, mais aussi ici à Bruxelles, les tactiques pour faire taire les voix pro-palestiniennes se multiplient, dessinant un portrait inquiétant de la liberté d’expression en Europe.
Alors que la violence génocidaire et coloniale d’Israël augmente de jour en jour en Palestine et dans tout le Moyen-Orient, les mobilisations pro-palestiniennes connaissent un essor sans précédent en Europe depuis octobre : les manifestations de soutien, les campagnes de boycott et les initiatives étudiantes se multiplient. Des milliers de citoyen·nes se rassemblent pour exprimer leur solidarité avec la Palestine, parfois au prix de lourdes sanctions. Cependant, cette montée en puissance des mouvements pro-palestiniens fait face à une répression ciblée, méthodique et croissante qui touche particulièrement les voix les plus radicales. Ce sont les voix radicales qui sont ciblées, afin de privilégier un discours et des pratiques jugées plus audibles, comme la revendication pour une solution à deux États et l’organisation de manifestations pacifistes, face à des positions plus radicales. Les voix radicales, notamment celles qui revendiquent une résistance sous toutes ses formes ou une Palestine libre de la rivière à la mer, se trouvent, elles, systématiquement ciblées. Des gouvernements européens, sous influence de réseaux pro-israéliens, imposent des mesures restrictives pour limiter ces mobilisations, en instrumentalisant la lutte contre l’antisémitisme ou contre le terrorisme pour criminaliser l’antisionisme.

Le définancement
Une des premières armes utilisées pour affaiblir les mouvements de soutien à la Palestine en Europe est le définancement. De nombreuses organisations pro-palestiniennes dépendent de financements publics et privés pour mener leurs actions, qu’il s’agisse de sensibilisation, de campagnes de plaidoyer ou de soutien direct aux communautés palestiniennes. Dans le même temps, des groupes d’influence soutenant le projet sioniste * comme NGO Monitor et UK Lawyers for Israel, lancent des accusations infondées d’antisémitisme ou de liens présumés avec le terrorisme. Ces accusations servent à inciter les bailleurs de fonds à se détourner de ces ONG, réduisant ainsi leur capacité à agir.
Les gouvernements européens, sensibles à ces pressions, ne sont pas en reste. En Suisse, par exemple, les autorités ont suspendu le soutien à plusieurs ONG palestiniennes sous prétexte de « vérifications de sécurité » après des accusations sans fondement. Cette tendance est observée dans plusieurs pays, où les donateurs, par crainte de représailles ou pour éviter des controverses, préfèrent couper les financements. En privant ces organisations de leurs ressources, cette stratégie de définancement vise à asphyxier le mouvement de solidarité avec la Palestine.
Harcèlement juridique
Outre le définancement, les poursuites judiciaires, souvent abusives, visent à détourner l’attention en engageant les organisations dans des procédures coûteuses et chronophages. Cette pratique, connue sous le nom de « lawfare« , permet de distraire et de fragiliser les organisations pro-palestiniennes en les obligeant à dépenser des ressources précieuses pour se défendre devant les tribunaux. Même lorsque ces accusations sont rejetées, elles laissent des séquelles importantes, créant un climat de peur et d’autocensure parmi les militant·es. Les gouvernements, en coopération avec des groupes pro-israéliens, exploitent les failles du système judiciaire pour imposer un climat de suspicion autour des organisations pro-palestiniennes, les forçant à défendre leur droit d’exister. En Belgique, l’occupation étudiante de l’ULB, l’Université Populaire de Bruxelles, s’est retrouvée accusée de « prôner la haine et la ségrégation raciale » par le Parquet, et plus d’une centaine de personnes ont été convoquées par la police pour leur supposée appartenance à cette organisation.

Les campagnes de diffamation
Les campagnes de diffamation jouent également un rôle central dans la répression des mouvements pro-palestiniens. En Europe, des médias et des acteur·ices politiques pro-israélien·nes se sont employés à associer systématiquement le soutien à la Palestine à de l’antisémitisme, diffusant un narratif mensonger sur ces mouvements. Cette stratégie, habilement orchestrée, cherche à isoler les organisations pro-palestiniennes en les stigmatisant, et en les présentant comme dangereuses ou radicales. Les individus et les organisations qui soutiennent la Palestine voient leur réputation attaquée, souvent par le biais de propos déformés ou de déclarations hors contexte. Depuis le 7 octobre, par exemple, l’organisation de soutien aux prisonnier·ères politiques palestinien·nes, Samidoun, fait face à une vague de harcèlement à travers toute l’Europe. En Allemagne, elle a même été interdite sur la base d’informations erronées et contradictoires, il a été affirmé à tort qu’elle aurait célébré cette date en organisant une distribution de gâteaux. Cette diffamation constante entraîne un effet dissuasif : des donateurs renoncent à apporter leur soutien, des militant·es hésitent à s’engager publiquement, et des associations voient leurs partenariats s’étioler. Ces attaques médiatiques visent aussi à empêcher la création de coalitions entre les mouvements de solidarité avec la Palestine et d’autres luttes sociales.

Surveillance et censure en ligne
Sur Internet, des militant·es rapportent que leurs contenus sont régulièrement bloqués ou invisibilisés. Le « shadow banning » sur des plateformes comme Instagram et Facebook, documenté par Human Rights Watch, limite l’audience des publications pro-palestiniennes. Les réseaux sociaux, devenus cruciaux pour la mobilisation, deviennent ainsi des lieux de surveillance et de répression numérique. Dans certains cas, des gouvernements européens ont même recouru à la surveillance des militant·es en ligne, en suivant de près leurs publications pour cibler ceux qui soutiennent la Palestine. A Bruxelles par exemple, la cellule radicalisme, censée lutter contre le terrorisme, traque des étudiant·es pro-palestinien·nes sur Instagram. En Allemagne et en France, des mesures de surveillance ont été mises en place pour identifier les individu·es partageant des messages pro-palestiniens, et les exposer à des représailles administratives voire judiciaires. Cette censure numérique restreint la liberté d’expression et intensifie l’autocensure parmi les militant·es.

Manifestations
Les restrictions sur le droit de manifester constituent l’un des aspects les plus visibles de cette répression. De nombreuses manifestations en soutien à la Palestine ont été interdites ou violemment réprimées. En France, le ministre de l’Intérieur a ordonné des interdictions systématiques durant le mois d’octobre 2023, justifiées par une présumée menace pour la sécurité publique. À Bruxelles, des rassemblements pacifiques ont été dispersés par la police, qui a utilisé des gaz lacrymogènes et des canons à eau pour dissuader les manifestant·es.
En Allemagne, des manifestations ont été interdites préventivement, et la police a souvent recouru à une force excessive pour disperser les rassemblements, même lorsqu’ils étaient pacifiques. La phrase « De la rivière à la mer, la Palestine sera libre », utilisée lors de certaines manifestations, est systématiquement et volontairement interprétée comme un appel à la violence, justifiant des interventions musclées.
Stratégie coloniale de répression : museler le mouvement
Derrière cette répression se cache une influence directe du gouvernement israélien. Des enquêtes ont révélé que des agences de renseignement israéliennes, ainsi que des ministères stratégiques, travaillent activement à limiter l’espace civique des organisations pro-palestiniennes ( source 5). La répression visant l’organisation Samidoun et son coordinateur Mohammed Khatib en Belgique est directement liée aux pressions exercées par l’État israélien, qui a adressé des demandes officielles au gouvernement belge pour interdire l’organisation et renforcer la surveillance de Khatib. Suite à ces pressions, la Secrétaire d’État à l’Asile et la Migration, Nicole de Moor, a engagé une procédure pour lui retirer son statut de réfugié politique, illustrant une collaboration entre la Belgique et Israël pour cibler les militant·e·s pro-palestinien·ne·s. Cette politique de délégitimation a pour but de criminaliser le soutien international à la Palestine en l’assimilant à une forme de radicalisme dangereux. Israël collabore avec des acteur·ices européen·nes pour affaiblir les mouvements pro-palestiniens, en instrumentalisant l’antisémitisme et la lutte contre le terrorisme pour justifier ses actions.
Légende :
*Les groupes de lobbys, dans ce contexte, désignent des organisations disposant de moyens considérables pour influencer l’opinion publique, les décideur·ses politiques et les financements internationaux. Ces groupes s’alignent sur la ligne politique du gouvernement israélien, cherchant à protéger ses intérêts stratégiques. NGO Monitor, par exemple, est une organisation basée en Israël qui surveille et réprime les ONG pro-palestiniennes en adoptant une rhétorique alignée sur les priorités de l’entité sioniste. Il existe aussi UK Lawyers for Israel, une association juridique britannique, qui utilise des recours légaux et des campagnes médiatiques pour contrer les mouvements de solidarité avec la Palestine.
Sources :
Bisan Center for Research and Development. (2022). The official interconnection between Israel’s annexation of Palestinian land and the criminalization of Palestinian civil society. Bisan Center. Disponible ici.
ELSC. (2024). The defunding of Palestinian organisations and their allies: A tactic to suppress Palestinian voices and shield Israel from accountability – FAQ. European Legal Support Center. Disponible ici.
Sen, S. (2024). ‘Axis of Evil’ and the Academic Repression of Palestine Solidarity. Middle East Critique, Taylor & Francis.
Antipode Online. (2024). Policing Palestine Solidarity. Antipode Foundation. Disponible ici.
UNISPAL. (2024). COI Report: A/HRC/53/22. United Nations. Disponible ici.
Tasharuk Collective. (2024). Criminalisation of Palestinian civil society: Trends and tactics. Disponible ici.
Le Temps. (2024). Les ONG palestiniennes, cibles de choix des autorités israéliennes. Le Temps. Disponible ici.
