Ce dimanche 10 novembre, une manifestation nationale contre l’antisémitisme partira de la place de la Chapelle à 14h. Cette mobilisation intervient dans un contexte de recrudescence des actes antisémites en Belgique et dans le monde depuis le 7 octobre. Pourtant, le cadre de la manifestation fait débat, notamment parce qu’elle a été initiée par Joël Rubinfeld, ancien président du Parti Populaire, un parti d’extrême droite. Tentative de décryptage.
Outre Joël Rubinfeld (actuel président de la Ligue belge contre l’antisémitisme), le Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique (CCOJB) et le Forum der Joodse Organisaties sont les principaux instigateurs de cette manifestation. Ces associations soutiennent globalement l’Etat d’Israël. D’autres organisations juives antisionistes – ou critiques envers l’Etat d’Israël – ont décidé de rejoindre l’appel à la mobilisation (notamment l’UPJB et een Andere Joodse Stem). Il y a donc un consensus global sur la nécessité et la pertinence d’une manifestation contre l’antisémitisme chez les personnes concernées, bien que certain·es aient décidé de renoncer à la marche en raison de la présence de l’extrême droite.
Par ailleurs, dans un communiqué, les organisations progressistes juives affirment qu’elles marcheront dans un bloc « derrière une banderole commune « contre l’antisémitisme et contre tous les racismes » »2. Elles dénoncent l’instrumentalisation de l’antisémitisme à des fins racistes et islamophobes, et veulent inverser la tendance en marchant « contre la haine des Juif·ves et contre la haine des Arabes, des Noir·es, des Musulman·es, des personnes migrantes ». Un autre bloc « juif féministe antiraciste » se constituera lui aussi5.
Si ces organisations pointent l’instrumentalisation du doigt, c’est entre autre parce que Rubïnfeld, l’organisateur, est un ancien membre notoire de l’extrême droite, et qu’il a renvoyé dos à dos le Vlaams Belang et le PS, le PTB et Ecolo. Mais d’autres figures fascistes entendent se joindre à la marche : le parti « Chez nous » a ainsi décidé d’envoyer une délégation, et le présence du Vlaams Belang n’est pas exclue. Outre l’instrumentalisation islamophobe, il y a donc un vrai risque de marcher aux côtés de l’extrême droite, dans une marche contre l’antisémitisme.
En France, une manifestation similaire a eu lieu il y a quelques semaines. La quantité des actes antisémites et l’importance de l’instrumentalisation par l’extrême droite y est différente, mais le même genre d’enjeux se pose. A Paris, certain·es ont boycotté la marche (comme le PTB ce dimanche), d’autres ont rejoint la mobilisation, et enfin certains groupes ont tenté de sortir l’extrême droite de la manifestation (dont « Le Golem » et son cortège antifasciste).
Si un ensemble diversifié de personnes ont pris part à la marche parisienne, elle a globalement servi d’espace de légitimation à l’extrême droite : la manifestation a été récupérée médiatiquement et politiquement par la droite et l’extrême droite. Les discours prosionistes et islamophobes ont fleuri avant, pendant et après la mobilisation, faisant presqu’oublier la question principale : l’antisémitisme. La manifestation belge de ce dimanche pose donc une question complexe : faut-il marcher au risque d’aider l’extrême droite à légitimer son discours, ou ne pas s’y rendre et lui laisser toute la place au sein de la manifestation ?
Les organisations progressistes juives ont fait le choix d’y aller et de porter une voix claire : « ni déni, ni instrumentalisation »2. Une chose est certaine, la gauche, entendue largement, a besoin de se reposer la question de l’antisémitisme et de s’en ressaisir au moment où la politique israélienne mise en partie sa communication sur une confusion entre antisémitisme et antisionisme, et où l’extrême droite européenne, héritière du n4zisme, devient un locuteur légitime.
Sources:
2) https://upjb.be/communique-lupjb-appelle-a-se-joindre-a-la-marche-nationale-contre-lantisemitisme/
