Le 15 février dernier, Tamazi Rasoian est décédé au centre fermé de Merkplas (Flandre). Cet homme kurde de 38 ans avait fui la Géorgie, où il s’était fait torturer, pour s’installer en France en 2017. En décembre dernier, il s’est rendu en Belgique où il a été arrêté et placé en centre fermé pour séjour irrégulier. Si les autorités belges et la direction du centre fermé affirment que sa mort est due à une cause naturelle, sa femme et sa fille contestent cette version. Elles ont constaté plusieurs plaies sur son corps et des traces de sang sur ses habits, ce que le journal Médiapart confirme.
Les circonstances qui entourent la mort de Tamazi sont troubles, tout comme celles qui entourent sa détention. Il avait été arrêté en Belgique alors qu’il accompagnait sa femme pour un rendez-vous médical. La Belgique avait alors envoyé une demande de réadmission à la France, pour que Tamazi rentre dans le pays où il habitait avec sa famille. Pour qu’une telle demande soit valable, la personne concernée doit avoir quitté le territoire maximum 6 mois auparavant. La France a refusé la demande, parce que la préfecture du Lot-et-Garonne estimait ne pas pouvoir prouver qu’il avait quitté le pays moins de 6 mois avant l’arrestation.
Alors qu’il était arrivé en Belgique depuis bien moins de 6 mois, Tamazi a donc été placé en centre fermé le 26 janvier dernier. Sa femme a tenté de régler la situation en se rendant à la préfecture d’Agen (Lot-et-Garonne). Rien n’y a fait. Il faut souligner que la France a multiplié les horreurs administratives pour Tamazi : il avait obtenu le statut de réfugié en 2019 avant de le perdre en 2020 (alors même que sa fille était mineure à l’époque, ce qui constitue normalement un motif de protection). Il avait ensuite reçu un ordre de quitter le territoire en 2021, mais ce dernier était expiré au moment de son arrestation en Belgique. Il aurait donc dû être réadmis en France.
Au vu de ce qui précède, il est probable que la préfecture du Lot-et-Garonne ait en réalité décidé de laisser Tamazi dans les mains du gouvernement belge (condamné plus de 7000 fois pour non-respect du droit fondamental à l’accueil) pour qu’il soit renvoyé en Géorgie, où il « a été victime de traitements inhumains et de tortures », à la fois « physiques et psychologiques »1, rapporte l’ONG Human Rights Center. Malgré cela, l’Office des Etrangers prévoit son expulsion vers la Géorgie. Pour protester, Tamazi se met en grève de la faim début février. Il est alors placé dans une cellule isolée.
Le 8 février, jour programmé pour son expulsion, Tamazi fait une tentative de suicide. Sa fille insiste auprès de son avocate pour que cette dernière lui rende visite : « Il voulait mourir en fait il va pas bien. Vous pouvez le visiter ? « . A la suite de ce message, l’avocate n’a plus donné de nouvelles. Une semaine plus tard, Tamazi décède. Entretemps, il semblerait qu’on lui ait administré de nombreuses piqûres d’antipsychotiques, qui peuvent avoir des effets cardiaques : « aller jusqu’à la “torsade de pointe”, qui peut être mortelle »1 d’après un spécialiste. Ces risques sont encore plus conséquents lorsqu’une personne est sous-alimentée.
La veille de sa mort, le 14 février, Tamazi « n’arrivait pas à contrôler ses muscles ni à bien marcher »1 rapporte un codétenu, qui identifie là l’effet des piqûres, puisqu’il en a lui-même déjà reçu. La femme de Tamazi affirme que ce dernier s’est plaint de ne pas voir de médecin suffisamment, malgré son état critique, et qu’elle a dû elle-même amener le nécessaire pour désinfecter ses bras le 14 février. Le directeur du centre fermé refuse de répondre aux questions de Médiapart, tandis que l’Office des Etrangers affirme que tout a été réalisé selon les normes. Selon leur porte-parole, Tamzazi aurait refusé qu’on prenne ses paramètres la veille de sa mort.
Un·e professionnel·le de santé qui travaille en centre fermé rapporte que « les personnes qui ont besoin de soins lourds n’y reçoivent pas les soins psychiatriques adaptés »1. Par ailleurs, une visiteuse pour une ONG qui œuvre à Merkplas souligne à propos des cellules d’isolement : « La direction dit que le médecin y passe tous les jours, l’infirmier plusieurs fois par jour. Mais les détenus disent que ce n’est pas vrai ».
Enfin, au-delà des questions médicales, selon la porte-parole de l’Office des Etrangers « la personne décédée a été vue une demi-heure avant son décès par un membre du staff médical ». Pourtant, à la morgue, la famille a constaté des plaies sur son torse, son oreille, son front et son coude. Ces constats ont été confirmés par Médiapart, qui a eu accès aux images. Du sang est aussi étalé sur le dernier gilet qu’il portait avant de décéder. Notons que Tamazi se plaignait régulièrement du traitement que lui infligeait son gardien (alors qu’il avait connu la torture en Géorgie) : « Ce n’est pas normal, on est en Europe »1 disait-il.
Si nous ne pouvons pas tirer de conclusion à l’heure actuelle, il est évident qu’aucune personne ne devrait se trouver incarcérée dans de telles conditions. La mort de Tamazi dans le centre fermé de Merkplas ainsi que la manière dont l’Office des Etrangers a refusé de communiquer des informations concernant le cadre de son décès (en refusant notamment l’accès aux caméras pour la famille) sont le reflet d’une structure politique raciste. L’Etat belge et ses alliés européens comme la France continuent de transgresser les lois relatives à l’accueil en toute impunité.
Sources:
1) Tamazi, mort en rétention : le combat pour la vérité d’une famille de réfugiés | Mediapart
2) Getting The Voice Out (@gettingthevoiceout) • Photos et vidéos Instagram
3) Communiqué de presse du collectif Getting The Voice Out
4) Un décès dans le centre fermé de Merksplas crée des remous – Le Soir
Crédit photo : Le centre fermé de Merksplas en 2017. © Photo Kristof van Accom / Belga via AFP
