«Chez Nous » est un parti d’extrême droite belge francophone fondé en 2021. Parrainé par le Rassemblement National (RN) et par le Vlaams Belang (VB, soutien financier, politique et logistique des deux partis) [1], ce groupuscule tente par tous les moyens de se faire connaître en vue des élections de 2024. En effet, depuis de nombreuses années, l’extrême droite francophone, sous différentes bannières, essuie revers électoraux sur revers électoraux et ne parvient pas à s’implanter dans le paysage politique belge.
Pour le parti « Chez Nous », tous les moyens sont donc bons pour s’illustrer et se donner une légitimité, même artificielle, aux yeux du public, notamment sur les réseaux sociaux. Tous les moyens … comme acheter de faux comptes et de faux « likes » sur Instagram.

En effet, depuis plusieurs semaines, le compte Instagram de « Chez Nous » présente une activité particulière. Oscillant entre 1000 et 2000 abonnés (après plus de 1200 publications en un an et demi), le compte du parti est subitement passé à 25,8 K d’abonnés (image 1), puis est revenu à un nombre oscillant entre 8K et 12K d’abonnés (image 2), pour rebondir actuellement (le 11/07) à 31,9K d’abonnés (image 3), tout cela sans contenu particulièrement viral. À titre de comparaison, le PTB compte 14,9 K et le PS 15,1 K d’abonnés
Après analyse de ces « followers », la plupart n’ont pas de photo de profil, ni d’abonnés et semblent clairement inactifs. D’autres présentent un ratio abonnements/abonnés complètement disproportionnés. Le faisceau d’éléments à notre disposition tend à prouver qu’il s’agit donc de faux comptes [1]. De plus, une publication de « Chez Nous » publiée fin mai, a été liké plus de 49 000 fois (image 4), alors que son rythme habituel tourne plutôt autour des 60 likes. Suspect, donc.
Ce même poste, certainement après suppression par Instagram des bots qui l’ont liké est aujourd’hui repassé à 80 likes.

La page officielle du parti n’est pas la seule concernée par ce curieux phénomène. L’autoproclamé « responsable de la section Huy-Waremme et futur candidat », Antoine Laloux, a vu son nombre d’abonnés bondir à 11,8K followers alors que sa publication la plus populaire sur ce réseau est de 37 likes. (image 5)
L’achat de « followers » et de likes sur Instagram est en effet possible via différentes plateformes, c’est même un business « légal » [2]. Néanmoins, ces procédés douteux posent de nombreuses questions éthiques. Utilisées pour bâtir une légitimité artificielle (la taille des comptes Instagram étant un des premiers facteurs d’attractivité pour le public) [3], l’achat de comptes et de likes sur la plateforme trompe le public quant à la popularité réelle du compte concerné et donc altère sa possible influence.
Dans le cas d’un parti politique comme « Chez Nous », ces agissements sont encore plus graves, gonflant mensongèrement la soi-disant légitimité d’un groupuscule prônant des idées fascisantes, racistes, populistes, ultra-libérales, etc. Plus globalement, on note un usage massif des réseaux sociaux comme lieu de la propagande d’extrême droite. En 2022 la N-VA et le Vlaams Belang à eux seuls ont dépensé plusieurs près de 3 millions d’euros dans des publicités Meta (Facebook, Instagram). Avec 5 millions d’euros de dépense total en pubs, la Belgique est le pays où les partis politiques investissent le plus dans la propagande sur les réseaux sociaux en Europe [4].
En 2022, à la suite des émeutes à Bruxelles en marge des victoires du Maroc en coupe du monde, le Vlaams Belang avait investi plus de 20 000 euros dans des pubs Facebook pour rendre virales les images des émeutes et créer une polémique favorisant un climat raciste et la propagation de leur agenda politique fasciste [5].
Ainsi, l’extrême droite essaye de s’acheter une légitimité, mais aussi de créer des « buzz » momentanés sur les questions d’actualité qu’elle veut rendre visible, tout en propageant ses idées nauséabondes. Le fascisme tend à bâtir sa réputation sur le mensonge, ne soyons pas dupes.
Depuis la publication de cet article, nous remarquons plusieurs commentaires nous interpellant sur la visibilisation de l’extrême droite et sur le cordon sanitaire médiatique.
Ces interpellations sont légitimes et importantes, nous expliquons donc ici notre démarche :
Le cordon sanitaire médiatique ce n’est pas « ne pas parler de l’extrême droite » comme si elle n’existait pas. Le cordon sanitaire c’est ne jamais leur donner la parole, du crédit, relayer leurs idées ou débattre avec elle comme si son projet était entendable.
– Nous ne discutons pas avec les nazis, nous n’écoutons pas les fascistes, nous les combattons –
Néanmoins, nous estimons que notre camp social ne peut faire l’économie d’analyse critique des méthodes et stratégies de l’extrême droite pour plusieurs raisons : premièrement, la plus évidente, est que décrypter et dénoncer les moyens de communication de l’ED est capital pour éviter qu’elle puisse piéger des personnes qui rejoindraient leur projet mortifère. L’ED utilise (et c’est grâce à l’information critique à son sujet que nous avons des clés pour décrypter son discours) des moyens, comme signifié ici, qui visent à tromper le public. Egalement, il nous semble important d’alerter sur ce sujet, au vu de la situation du cordon sanitaire médiatique en Belgique francophone, qui ne cesse de s’estomper (cf: l’itw pour le JT de la RTBF du leader de ‘Chez nous’ au meeting du Vlaams Belang à Bruxelles, tout cela sans contextualisation). Révéler cette information sur les bidouillages insta de ce groupuscule, permet de désamorcer un potentiel article du type: « Le phénomène ‘Chez Nous’ cartonne sur les réseaux sociaux », qui pourrait très bien voir le jour au sein de certaines rédactions.
Nous pensons que nous ne devons pas surestimer cette force politique, qui reste en l’état, groupusculaire. Néanmoins, nous ne devons également pas négliger le fait que les idées d’extrême droite s’infuse dans la société notamment par les réseaux sociaux, et qu’il existe une demande non négligeable pour ce type de parti politique en Belgique francophone (cf le travail du chercheur Benjamin Biard). Attaquer ces groupuscules fascistes naissants, démontrer leurs failles, démonter leurs arrangements et bidouillages, connaître ses ennemis, ne leur laisser aucune places, … sont autant de stratégies plurielles qui font l’efficacité de la lutte contre l’extrême droite.
SOURCES
(1) https://liege.antifascisme.be/analyse-du-parti-chez-nous/
(2) https://www.numerama.com/tech/934135-comment-reperer-des-faux-abonnes-sur-un-compte-instagram.html
(3) Han, Y., Fang, B., & Jia, Y. (2014). Predicting the topic influence trends in social media with multiple models. Neurocomputing, 144, 463–470. https://doi.org/10.1016/j.neucom.2014.03.054
